dimanche 31 mars 2013

Faune qui peut - prélude 2



Ce jour là, à cette terrasse de café ensoleillée, Ronan voulait me convaincre de tester les petites annonces sur internet. Mon ami est gay et plutôt que draguer dans les bars homo de la capitale qui ne lui correspondait pas, il préférait passer par un réseau téléphonique qui lui permettait d’avoir des rencontres - "d’ordre hygiénique" disait-il - et depuis une dizaine d’années, il avait ainsi rencontré moult personnes, un nombre impressionnants d’inconnus qui ne l’avaient évidemment jamais agressé. Depuis peu, sur Internet, il s’était connecté à plusieurs sites qui permettaient d’affiner un peu sa demande.

J’étais fascinée de voir combien de sites de rencontres existaient, et qui n’avaient plus rien à voir avec l’annonce désuète, voire quelque peu ringarde, que l’on pouvait trouver dans « le chasseur français » ou autres magazines qu’affectionnaient beaucoup de célibataires (souvent masculins) quelque peu désespérés.
La kyrielle de sites de rencontres gays étaient souvent ludiques et nous passions beaucoup de temps à les visiter. Nous sautions allègrement d’une annonce d’un motard américain style « easy rider » à celle d’un autrichien qui nous dévoilait des photos de sa maison, son meilleur ami et son chien pour finir sur celle d’un parisien sado-masochiste plutôt hard, qui nous dévoilait sans détour les piercings de son corps avec gros plan sur sa langue, ses tétons et sur le prince Albert qui triomphait de son sexe volumineux.
 Il existe des codes, un langage qui permet d’accéder facilement à ces sites ou à les découvrir:  par exemple un bear signifie un homme poilu, il suffit alors de chercher par cet intermédiaire si vous êtes amateur d’homme velu mais si vos goûts sont plus précis et que vous désirez rencontrer un homme poilu et musclé, cela ne pose aucun problème et vous pouvez correspondre avec vos fantasmes que se soit en France ou à l’étranger.



Bien sûr, curiosité oblige, je m'étais vite mise à  rechercher des sites de rencontres hétéros mais à cette époque, je ne trouvais pas cette bibliothèque ou ce supermarché de personnes mis en rayon par leurs photos. Les vitrines hétéros semblaient plus discrètes, timorées voire honteuses.

Je restais perplexe et préférais me tournais vers les fameux forums de discussion, ces tchats dont on parlait tant. Me connectant sur Internet, j’en pris alors un au hasard, un peu inquiète mais à vrai dire, il me fallut plusieurs essais pour arriver à mes fins. Je n’y comprenais rien. Trouver un tchat adulte était assez simple, mais leur fonctionnement demeurait à mes yeux totalement hermétique. « Ou fallait-il écrire? » et « à qui? » Restaient des questions insolubles… après ces tentatives infructueuses, j’eus enfin une illumination quant à ce fonctionnement avec un site moins complexe. Evidemment, une fois qu'on a compris on se demande toujours pourquoi il nous a fallu autant de temps pour appréhender une chose aussi simple…
Sur mon écran figuraient trois sortes de rectangles: Un menu général où on pouvait lire les conversations, un sur le côté pour voir ceux qui veulent discuter avec vous (avec mon pseudo Bustydoll; j’en avais quelques-uns uns) et une sorte de barre où vous pouvez écrire après avoir cliqué sur l’interlocuteur que vous désirez. Bref, une fois entrée et après avoir compris ce forum, je commençais à discuter avec divers interlocuteurs, assez excitée de cette expérience inédite. Je ne me sentais pas très à l’aise avec le premier qui me demanda comment j’étais habillée, je lui décrivais objectivement le pantalon noir et mon sweat lorsque, patient, il affina sa demande pour savoir quels dessous je portais. Un peu surprise, je lui expliquais d’un « ben, un soutien gorge avec une culotte et des chaussettes » qui n’appela aucune réponse, il semblait visiblement découragé par ma grande sensualité. Perplexe, il me fallut un certain temps pour comprendre d'une part que, hormis des petites socquettes blanches dans une tenue dépravée d’écolière, les chaussettes n’étaient pas un très bon argument libdinal ; d'autre part que ce monsieur n’était pas chez moi pour m’observer, je pouvais tout à loisir mentir et cela devait même faire partie intégrale du jeu !



Le deuxième essai fut plus fructueux et je commençais à me sentir plus à l’aise. L'internaute avec lequel je discutais était assez sympa et je finis par me décontracter après lui avoir expliqué à quel point j’étais novice. J’avoue que je jouais à la gentille fille un peu bébête à qui il faut tout montrer et utilisais son apparent côté protecteur. Puis, notre conversation commença à dévier des ces explications techniques pour emprunter un ton plus chaleureux puis plus hot du genre « sympa ton pseudo, poupée-bustée ça veut dire que tu as des gros seins, ils sont gros comment? » Ou « alors qu’aimes-tu que l’on te fasse » ponctués par des « mm, je commence à bander, tu voudrais pas qu’on se voie ? ». A ce stade, la réponse était forcément négative, j’avais déjà rougi et eu du mal à chatter, m’inspirant des propos de Ronan pour essayer de cacher ma pruderie et mon côté vieille France. Rencontrer cette personne qui avait été si claire dans ses désirs, c’était encore impensable cela revenait pour moi à rencontrer un inconnu dans la rue ou dans un café. Il y avait cette immédiateté qui me bloquait et je paniquais totalement.


Je commençais de plus en plus régulièrement à participer à ces forums au ton quelque peu corrosif et me rodais tant bien que mal pour devenir une spécialiste de l’excitation virtuelle. Imaginer que des hommes se branlaient derrière leurs ordinateurs en lisant mes propos me grisait totalement malgré les quelques relents de culpabilité et de honte qui subsistait d’une morale judéo-chrétienne ancestrale trop bien ancrée dans mon inconscient. Néanmoins, pour être honnête, je passais rapidement outre, tant cette nouvelle transgression m’émoustillait et pour la première fois je sentais ma libido s’éveiller et mes désirs devenir de plus en plus pressants. Seul Ronan était au courant car en revanche il me paraissait peu concevable d’en discuter avec mes autres amis, j’étais gênée, engoncée dans l’idée d’un jugement peu flatteur que ma paranoïa naturelle imaginait joyeusement. Beaucoup savaient la nullité de mon expérience sexuelle depuis parfois des années, j’en avais honte mais cette position non-nouvelle ne créait en rien un événement; nous en discutions parfois, confortablement auprès d’un verre ou lors d’une soirée mais mon image était bien articulée autour de cela et je ne voulais pas la briser en parlant de masturbation virtuelle.


La honte se gère beaucoup mieux lorsqu’on est seul, elle devient même souvent moteur tant ce léger frémissement que notre conscience nous oppose nous donne l’impression d’être en vie. En revanche, elle ne souffre pas la quotidienneté et rapidement mes discussions devant ordinateur devinrent distrayantes au mieux, excitantes parfois, mais la trouille des premiers temps qui m’avaient tant émoustillée avait entièrement disparu. J’étais confortablement installée devant mon ordinateur, chez moi, seule, écoutant la radio tout en m’amusant à écrire les pires insanités que soient, et avec une certaine délectation. Mais ce jour là, un lundi de septembre, je décidais de tester un nouveau cap avec un nœud dans le ventre : j’étais en train de discuter avec un charmant internaute du doux pseudo de « valet de pique », un jeune homme marié de trente ans semblant très empressé à l’idée de me rencontrer. Cela me paraissait un scénario peu plausible lui ayant copieusement menti sur mon physique et mon âge. Hum! Cet après-midi là, pour lui, j’étais une blonde et sensuelle jeune femme de 26 ans aux rondeurs à peine esquissées venant chercher dans notre conversation une échappatoire à la routine avec mon copain. Je lui avais tout de même expliqué que je ne cherchais pas pour le moment de rencontre réelle, mais en revanche, je m’étais bien gardé de lui avouer mon âge réel, mes cheveux châtains et surtout mes rondeurs rubéniennes. Je ressemblais plus à la Bethsabée[1] de Rembrandt qu’à une vierge de Cranach.



Nous discourions de plus en plus chaudement et j’étais très excitée par la conversation. Je lui proposai de l’appeler sur son portable en ne prononçant qu’un seul mot afin qu’il sache que j’étais réellement une femme (visiblement sa grande inquiétude) et tandis qu’il me parlerait, je me masturberais au téléphone. J’appelai 10 mn plus tard, le temps qu’il sorte et s’isole de son bureau; J’étais tremblante et assez émoustillée. J’entendis un « allô? » jeune et chaleureux et répondis avec un calme illusoire « oui, c’est Busty: Je t’écoute? ». J’eus alors le droit à un scénario assez traditionnel du genre : « nous irions dans un restaurant, tu aurais mis une mini jupe (bien sûr) et je te caresserai sous la table, tu n’aurais pas mis de culotte, ensuite nous irions dehors sur le parking et nous nous embrasserions passionnément, tandis que je t’enlèverais ta chemise pour mieux te caresser les seins, les téter, toi tu aurais la main sur mon sexe qui banderait comme un malade, comme là je bande pour toi cela te plait hein! » « Oui, oui continue », j’étais en fait confortablement installée sur mon lit à écouter attentivement et ponctuant ses propos par des soupirs plus ou moins intenses, tandis que je sentais un fou rire nerveux arriver de plus en plus vite, je me sentais comme une écolière qui risquerait d’être prise en faute dans sa chambre, honteuse, excitée et surtout terriblement nerveuse. Cela me rappelait les moments impromptus, dans la rue ou dans les transports en commun, et que vous commencez à imaginer quelques scénarii érotiques avec les gens autour de vous, avant d'être soudain frappé par l’inquiétude qu’ils puissent vous entendre. Même si au début, j’étais tentée effectivement de me caresser tandis qu’il parlerait, j’étais tellement fascinée par cette voix qui me décrivait ses fantasmes que ma libido ne suivait plus ; ou du moins, sa saveur se dégustait de façon plus cérébrale. A la fin, le sentant s’essouffler et devenir plus hésitant, je le coupai brutalement au milieu de sa phrase dans un froid et lâche: « je te rappellerai » et raccrochai.

Je racontais cela deux jours plus tard à Ronan qui s’esclaffa et me taquina longuement avec cela, dans son franc-parler du genre « oh! Mais, tu es vraiment une petite garce, toi, je suis fier de toi » ou un « ben, c’est bien gentil cela mais il faudrait passer aux choses sérieuses ».
Il avait raison, et lorsqu’il passa outre ma demande de garder le secret, lors d’un repas chez une amie, je me rendis compte que toute le monde rit et s’amusa de l’anecdote mais celle-ci n’avait rien d’un événement dramatique qui me plongerait dans les abysses de l’enfer. Personne n’émit de jugement tel que je pouvais l’imaginer, du genre « ma pauvre fille, ben tu t’arranges pas » ou « la pauvre, c’est un peu une sorte de cache misère, non, ce coup de fil téléphonique ». Et J’avoue que d’avoir entendu cet homme se masturber et jouir avait aussi amoindri mon appréhension d’une rencontre où l’homme serait ce barbare au sexe énorme et turgescent que mes fantasmes avaient imaginé.


Prochain épisode: Loïc!


[1] « Bethsabée » huile sur toile de Rembrandt, peinte en 1654, se situant au musée du Louvre.

Prélude à l'après-midi d'un faune 1



"-Alors, raconte Busty! Tu avais promis, comment tout cela a commencé?"

Voilà une bien bonne question, cela fait si longtemps et pourtant certaines bribes restent fraîches, je crois que nous étions à la fin de l’été 1999, Il faisait très chaud et Ronan et moi sirotions un coca light tandis que notre sempiternelle discussion recommençait: il était temps que je me bouge le cul, je devrais vraiment dépasser mes appréhensions et rencontrer quelqu’un afin d'enfin avoir des relations sexuelles.
J’étais bien d’accord mais comment faire? 
J’avais 30 ans et en tout et pour tout dans ma longue existence je n’avais eu qu’un flirt avec un ami d’enfance à l’âge de 23 ans, saoule!
Faut bien avouer que j'étais pas très bien partie au starter de la course de ma vie charnelle, un faux départ qui traînait en longueur...j'étais embourbée, tétanisée d'appréhension et je savais que je ne pourrais pas y arriver.

D’autant que mes complexes s’étaient encore accentués l’année précédente lorsque Ronan avait décidé de faire une vidéo artistique sur le baiser, à Londres avec des amis.
L’idée était toute simple, filmer une ronde de baisers de 4 secondes de gros plans où nous nous embrassions à la chaîne, moi avec ma vieille amie B., puis avec son mari, puis avec Ronan etc.
Ce qui paraissait fort simple devint un calvaire.
Crucifiée au Golgotha du bisou; je me rappelais pourtant ces baisers que j’avais échangé avec mon vieux copain d’enfance Cyril...Arf, il  était resté à mes yeux très doux et assez sensuel même s’il ne m’avait pas particulièrement excitée.Ce ne fut pas le cas ce jour-là,  avec mes larrons, devant le parvis de la Tate Modern. Je ne sais pas vraiment comment définir cette expérience si ce n’est l’entrechoc de dents, de la salive partout…Bref quelque chose d’horrible!!!



Le pire, ô honte suprême, fut évidemment lorsque nous avons regardé la vidéo. J’avais tout fait louper et au lieu de ces gros plans très excitants que l’on voit dans les films, je voyais une masse certaine si j’en juge mon embonpoint ; masse qui picorait une seconde dans la bouche de mes amis, puis reculait avec un air dégoûté, ce qui, entre-nous, participait moyennement à une imagerie érotique.


Alors, que faire?

J'étais même allée voir un psychiatre afin de lever ces blocages mais nous avions parlé de tout sauf de cela et après 4 mois de psychothérapie puis de psychanalyse, et à raison de deux séances par semaine, je n’avais compris qu’une chose : en dépit de mon enthousiasme pour cette discipline, la psychanalyse ne me convenait pas. Elle alimentait seulement ma paranoïa : je payais 40 Euros par séance pour me demander tout le long à quoi pouvait bien penser mon psy que j’entendais seulement respirer derrière-moi.
Rien à faire! Impossible d’y voir une échappatoire ; lorsque je lui disais que cela m’angoissait et me tétanisait de seulement l’entendre respirer sans autre dialogue, la seule chose que j’entendais alors derrière-moi c’était un "hum hum" étouffé et guère rassurant ;
Sinon le vide :
"- à quoi penser à vous ?
-  Ben à rien!"


Bref, cela ne semblait pas la solution et au vu de ma progression, il me faudrait au moins attendre 20 ans pour aborder la question, puis en étant optimiste dix pour y répondre. Je ne voulais pas attendre la soixantaine pour débuter mes expériences sexuelles…
Donc je devais agir! Bien sur j’étais complexée car gironde mais je savais que je pouvais plaire, j’avais un atout imparable ou plutôt deux atouts qui ne passaient guère inaperçus: Mes seins!
Sans fausse modestie ni vantardise malséante, je suis dotée d’une poitrine exceptionnelle par sa taille, des attributs énormes, un petit 110 H (pour les amateurs éclairés de lingerie) qui faisaient sensation dans la rue d’autant qu’après une longue période de col roulé qu’il pleuve, vente ou fasse une chaleur insoutenable qui avait marqué la décennie de vingt à trente ans, j’étais passée enfin à celle des décolletés.
Au bout de dix ans j’avais effectivement compris qu’il ne servait à rien de tenter de cacher ma poitrine avec cette ruse très subtile du col roulé, cela ne faisait qu’accentuer ces regards car tout naturellement les gens se demandaient quelle était cette folle qui se couvrait en plein été. Du coup, après maintes hésitations j’avais opté pour le confort et plutôt que de passer pour une pauvre fille complexée je préférais donner l’impression d’assumer totalement la sensualité débridée.

Ceci dit, malgré mon apparente confiance en moi, ces regards ou réflexions quasi journalières des hommes dans la rue me troublaient, me flattaient souvent, mais étaient un peu trop directs ou cash pour que je puisse y répondre. Je pensais: " pourquoi pas? Laisse toi aller à boire un verre avec tel ou tel inconnu" mais lorsque je répondais plus ou moins aimablement, je déniais toutes les invitations et ne pouvais malgré mes regrets et mes fantasmes concilier mes désirs et ma peur qui me dictait ma conduite. J’avais peur!

Après quelques années je comprenais que je ne ferais rien ainsi et dans les soirées peu nombreuses auxquelles je participais les invitations ne fleurissaient guère et de toute façon cela me paraissait inconvenant d’y répondre: j’étais venue voir mes amis et non tenter ma chance pour trouver l’heureux ou l’infortuné élu qui m’initierait aux joies de la galipette acrobatique.