lundi 15 avril 2013

Moi et mon double ou Paul loup Sulitzer 2

A partir de ce moment, incapable de boire mon soda, je contemplais la porte et spéculais sur toute la gent masculine qui rentrait, de plus en plus anxieuse.

Soudain, un homme rentra, brun, le visage joufflu aux cheveux gominés, portant un manteau mille fois trop grand pour lui et comble de l’horreur, tenant à la main une rose immense qu’il portait comme un étendard.

Il me rappelait vaguement quelqu’un, non ce n’était pas Mitterrand mais Paul Loup Sullitzer, le négrier que je détestais le plus. J’avais une aversion pour Sullitzer depuis des années pour « son » écriture, ce qu’il revendiquait, ce qu’il représentait, tout en cet homme me dégoûtait, et le fait d’avoir fait un jour un rêve érotique à son sujet n’avait guère amélioré mon attitude vis-à-vis de lui.


Pourvu que son sosie ne soit pas mon fameux contact ! Malheureusement, il s’avançait vers moi avec un sourire de plus en plus éclatant. C’était évidemment David. Un peu hébétée, le sourire coquille Saint Jacques aux lèvres, je l’observais me tendre la rose puis s’asseoir devant moi. Tout le monde semblait nous observer, d'un air moqueur. J’étais mortifiée.

Avec un doux rictus, il me déclara tout de go qu’il était soulagé de me voir ainsi, telle que sur mes photos. Son dernier rendez-vous, une soit disant pulpeuse blonde de trente ans, portait en fait difficilement une soixantaine bien entamée. Les photos, selon lui, étaient souvent très différentes ou fort datées. J’avoue que je n’y avais pas pensé… J’aurais dû mettre une photo où j’avais vingt ans et une quinzaine de kilogrammes en moins.

Nous eûmes, un petit silence, puis je lui demandais s’il était coutumier de ce genre de rencontres.
J’étais persuadée que non tant sa gaucherie était évidente.
Effectivement, j’étais son troisième rendez-vous ; les deux autres n’avaient guère abouti du fait de la mauvaise surprise citée précédemment.
De toute façon, lui ce qui lui importait c’était une rencontre sérieuse (aïe), quelqu’un qui puisse partager ses goûts et tout particulièrement ses escapades culinaires. En effet, ce monsieur était fanatique des week-end « relais et châteaux » et espérait rapidement m’y amener.




Son enthousiasme était charmant mais non communicatif. J’avais l’impression d’un jeune yuppie jovial et rondouillard qui déversait à mes pieds en 10 mn toutes ses richesses et tous ses espoirs. Après m’avoir parlé de la bonne chère, il s’attaqua à la vie quotidienne…Qu’est ce que je faisais dans la vie ? Ah…J’étais au chômage ? Mais peut être pourrait-il m’employer dans son agence ? Sous mes yeux, tandis qu’il ne cessait de parler, défilait le vieux fantasme de la secrétaire sautée par son patron et détestée par tous les autres employés…

Pour être honnête, il était absolument charmant et très empressé mais je me sentais à des lieux de ses aspirations. Aller manger et dormir dans un relais et château, pourquoi pas mais avec lui… Je nous voyais en couple petits bourgeois, vulgaires, goulus, se cachant sous des discours de faux gourmets franchouillards.

Il me proposa de m’inviter au restaurant et j’acceptai son aimable proposition. Il n’était pas particulièrement amateur de gastronomie autre que française, ce qui ne me surprit guère. Heureusement, à quelques minutes de chez moi se trouvait une bonne brasserie auvergnate qui proposait notamment un excellent aligot.
En attendant les plats, il me raconta qu’il adorait lire.
J’étais soudain ravie et lui demandais qu’elle était ses goûts, s’il avait un écrivain préféré ou un livre fétiche ?
Ma désillusion fut immédiate : j’entendis le nom de son sosie : Paul-Loup Sulitzer !!! Je crus que j’allais m’étouffer et recracher le Casanis que j’étais en train de siroter. Il m’expliqua qu’il adorait cet auteur, qu’il était même devenu une sorte de modèle pour lui.

Le sourire craquelé, incapable du moindre son, les yeux sortant des orbites comme un pékinois étranglé, je le contemplais décrire avec enthousiasme « Hannah », son livre préféré.
Je pensais à mon ancienne prof de cinéma, fanatique de la nouvelle vague et des livres théoriques de Deleuze ou André Bazin, qu'un élève peu psychologue avait interrogée sur Lelouch. Le temps s’était alors suspendu tandis que son visage s'était déformé tel un manga japonais ou un remake de l’exorciste, avant qu’elle ne réponde à l’infortuné étudiant « Parlons de cinéma, voulez-vous ? » avec toute l’indignation imaginable.

Indéniablement, je suis snob et prétentieuse dans mes goûts artistiques, mais j’apprécie néanmoins de lire ou voir des séries Z ou des livres kleenex de science fiction avec cependant (du moins j’espère) une distance critique quant à ces derniers. C’est comme regarder Xéna la guerrière à la TV, cela m’amuse et j’adore mais, objectivement, je suis aussi du fait que ce soit à chier !

Visiblement, ce n’était pas son cas. Sortir avec quelqu’un qui aime Sullitzer c’est déjà dur mais un fan ! Non ! C’était terrifiant. Il semblait si ému en me parlant de lui qu’il aurait pu être attendrissant s’il avait cité toute autre personne, j’aurais même accepté (avec grande difficulté certes) Troyat ou Hervé Bazin mais Paul-Loup était mon ennemi intime, L’incube qui était venu hanter mes rêves, ma pollution nocturne onirique… Ca, je ne pouvais lui pardonner !

Du coup, le repas arrivant, j’aillais généreusement mon aligot! on a la vengeance qu’on peut, la mienne était vile et basse, parfait écho de mes pensées cachées derrière mon sourire statufié.
Cela ne semblait pas le décontenancer, car de son sourire éclatant, il fit de même en m’expliquant que lui aussi il adorait l’ail.
Bon, ou il était vraiment perfide, ou il ne semblait pas connaître les lois incontournables d’un bon premier rendez vous : ne pas manger de salade (car le sourire géant vert est du plus mauvais aloi), pas d’ail ou d’oignons (l’haleine ne s’en remet pas pendant deux jours), pas de crustacés (les doigts qui sentent la crevette c’est déjà moyen, mais manger cela de manière sensuelle est un exercice réservé aux initiés, aux professionnels dont je ne fais pas partie ! Chez moi cela devient un cirque où les écrevisses, gambas ou autres, font des pirouettes avant d’exploser chez mes malheureux voisins).

A la fin du repas, David paya généreusement l’addition tandis que je me demandais que faire. Finalement, malgré le peu d’attirance pour ce jeune homme, je lui proposais de boire un dernier café chez moi. Il accepta sans aucune hésitation et son sourire s'accentua - si cela était encore possible… Il ressemblait à ce moment-là au chat de Cheshire d’Alice aux pays des merveilles, ses dents resplendissaient au point qu'elles paraissaient phosphorescentes dans la nuit.

J’avoue que mon idée alors était de découvrir un nouveau corps, qu’il ne me plaise pas a priori m'importait peu. Après tout, j’avais apprécié mes jeux de jambes avec Stéphane R. malgré sa fadeur intellectuelle.
Cela devrait se passer de la même façon avec lui.

Hélas, à nouvel homme, nouvelle expérience et mes petits repères allaient être profondément bouleversés !

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